Lorsque le plan ne se déroule pas comme prévu, lorsque la logique du but conscient ne débouche pas sur la réalisation du but en question, nous n’en remettons pas pour autant notre stratégie en question. Nous tentons à toute force d’imposer notre logique réflexive à l’expérience du processus.

Comme, en plus, la logique du but conscient se combine généralement avec une vision monadique, certains auront tendance à attribuer l’entière responsabilité de l’échec à l’un ou l’autre terme de l’interaction, en produisant des explications en termes de traits de caractères personnalisés. D’autres mettront l’accent sur l’autre terme de l’interaction et prendront sur eux : ils se qualifieront eux-mêmes d’incapables, penseront qu’ils ont une névrose d’échec, ou que sais-je encore. Mais la vision monadique et la logique du but conscient ne seront sans doute pas remises en question.

Maintenant que voici établi l’identité entre cette notion de but conscient et celle de tentative de solution, voyons en quoi ceci nous est utile pour sortir de l’impasse à laquelle mène ce paradoxe du but conscient. Quelle réponse, autre que le « non agir » auquel mène tout droit la pensée de Bateson, la thérapie brève offre-t-elle à cette question ?

On l’a dit, appliquée au domaine des relations interpersonnelles, cette problématique du but conscient peut être considérée comme l’origine du recours aux tentatives de solution qui aggravent le problème. En fait, chaque tentative de solution apparaît comme une tentative de réaliser le but conscient de la personne, ou au moins de s’en rapprocher, de réaliser une étape. Comme les praticiens de la thérapie brève le savent, ces tentatives de solution sont des variations sur un même thème. Et ce thème est d’un niveau logique supérieur aux tentatives de solutions elles-mêmes. En passant au thème des tentatives de solution, on change de niveau logique : on passe des éléments à la classe.

Et ce thème des tentatives de solution n’est autre que le but conscient de la personne ; il caractérise le type de relation que la personne entretient avec la situation-problème. De ce point de vue, il peut être intéressant, en thérapie, de se poser la question suivante : qu’est-ce que cette personne cherche à faire ? Autrement dit : quel son but conscient ? La réponse à cette question n’est autre que le thème des tentatives de solution de la personne. Cette question, la recherche du but conscient de la personne, est donc d’un intérêt certain pour la thérapie : en bloquant les tentatives de solution, c’est-à-dire en interdisant le recours au changement volontaire, le thérapeute permet au patient de rétablir des relations plus processives avec son environnement, et c’est alors que le problème se résout pour ainsi dire tout seul. Il serait sans doute plus juste de dire que c’est le « procès »[1] qui s’en charge, le thérapeute n’ayant fait qu’annihiler ce qui empêchait la régulation processive. Il ne s’agit donc pas pour le thérapeute de trouver la solution au problème, il s’agit « simplement » d’empêcher la personne de vouloir interférer à tout prix, de manière consciente et intentionnelle, avec le cours naturel des choses. Dans cette perspective, le « lâcher prise » peut se concevoir comme un renoncement à l’acharnement que nous mettons à poursuivre nos buts conscients. Ce renoncement permet un rétablissement des régulations processives entre l’individu et l’environnement. Plutôt que de vouloir faire en sorte que les choses correspondent au plan, aux productions de la conscience réflexives, l’abandon du but conscient, le renoncement aux tentatives de sol nous amène au contraire à épouser l’expérience. Les productions de la conscience réflexive n’en continueront pas moins à exister mais celles-ci pourront alors se conformer au cours des choses et venir en quelque sorte éclairer le processus. Du coup, la personne peut trouver une meilleure adéquation entre elle-même et son environnement, rétablir une régulation plus processive avec son entourage.

Une autre réponse au paradoxe du but conscient se trouvera dans une voie plus spirituelle. Pour cela je vous invite à lire l’article « Le zen ou l’art chevaleresque du tir à l’arc ».

[1] Le procès, selon l’expression employée par François Jullien : le cours des choses, ou le processus de la vie