Il est un livre, écrit par un philosophe allemand qui illustre admirablement le paradoxe du but conscient : Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc, de Eugène Herrigel[1].

Ce livre décrit les efforts fournis par son auteur, parti au Japon s’adonner au tir à l’arc pour tenter de comprendre et d’expérimenter le Zen. Bien entendu, le but du jeu, devrais-je dire le but conscient du jeu, ne consiste pas seulement à apprendre à tirer à l’arc et à atteindre la cible.

Comme le fait remarquer Suzuki, qui préface cet ouvrage, « l’escrimeur ne manie pas le fleuret uniquement pour triompher de son adversaire, le danseur ne danse pas uniquement pour exécuter certains mouvements avec son corps… » ; il cherche quelque chose de plus. Pour faire court, disons que ce qui est recherché ici relève du développement spirituel, et est quelque chose comme la libération de l’ego. Le tir à l’arc n’est donc que le moyen de réaliser cette libération, comme peut l’être l’art de l’épée, d’arranger un bouquet de fleur ou la cérémonie du thé. Le résultat à atteindre est que l’archer, l’arc, la flèche et la cible ne constituent plus des entités distinctes, mais constituent une seule et même chose, un même circuit cybernétique, dirait Bateson. Et le paradoxe de l’histoire est que pour atteindre ce but, il faut perdre la conscience du but. En effet, ce qui est visé, selon Suzuki, est un état où « l’archer n’a plus conscience de lui-même comme d’un être occupé à atteindre le centre de la cible ».

Nous retrouvons donc, très explicitement, le paradoxe batesonien selon lequel c’est quand le but cesse d’être un but conscient qu’il peut être atteint !  Et cet état de non conscience, nous dit encore Suzuki, ne s’obtient que « lorsque l’archer, parfaitement vidé et débarrassé de son ego, ne fait plus qu’un avec l’amélioration de son habilité technique ».

Voici donc notre Allemand au Japon, au départ d’un processus d’apprentissage qui durera six longues années. Au début, il s’agit simplement d’apprendre à bander l’arc, un arc particulièrement puissant semble-t-il. L’idée est de le bander d’un mouvement parfait, d’accomplir un acte de force avec une aisance qui confine à la perfection. Cela lui prend des mois ; puis le maître l’autorise à passer à l’étape suivante, qui consiste à tirer à l’arc. Le but étant ici de pouvoir effectuer « un coup parfait ».

Ce qui est intéressant pour notre propos, c’est que le coup ne peut être parfait… que s’il se réalise involontairement. Il ne peut en aucun cas être le résultat d’une décision consciente de tirer. Pour que le coup soit parfait, Herrigel ne peut pas décider volontairement de tirer. Autrement dit, le coup doit en quelque sorte partir tout seul, indépendamment de la volonté consciente de l’archer. Herrigel reçoit explicitement l’interdiction de décider d’ôter son doigt de la corde de l’arc. Lâcher volontairement la flèche entache le coup de nullité. Ce qui doit tirer n’est pas l’archer. Ce qui doit se produire, c’est que le tir soit déclenché par l’ensemble du système « archer, arc, corde, flèche, cible » au moment précis où la tension présente dans l’ensemble du système atteint le seuil critique. A ce moment-là, « quelque chose tire », selon l’expression du maître. Mais l’apprentissage dure des années sans que jamais notre élève ne tire – ou plutôt ne participe à un coup parfait. Après des milliers d’essais infructueux, désespéré, il s’adresse au maître et fait état de la quasi impossibilité dans laquelle il se trouve : soit il tient fermement la corde et la tension s’accumule dans ses épaules, ses bras etc., jusqu’à ce qu’il décide de lâcher la corde, et donc le coup ne part pas à l’improviste ; soit il conserve un certain relâchement dans la main, et la flèche lui échappe, à l’improviste il est vrai, mais sans qu’il ait atteint la tension maximale. Le paradoxe dans lequel il est placé l’amène de temps à autre à tenter de méta-communiquer avec le maître. Et souvent, le maître répond par des métaphores : le coup doit partir subitement, « à la façon dont tombe d’un seul coup la charge de neige qui s’était accumulée sur une feuille de bambou ». Ou le maître parle de la force avec laquelle un petit enfant tient le doigt d’un adulte… et le lâche d’un coup, sans qu’il se produise la moindre secousse …un coup parfait implique qu’il n’y ait pas la moindre secousse de la main au moment du tir…. Et si l’enfant est capable d’un tel geste, c’est parce qu’il ne pense pas consciemment « je vais lâcher le doigt » mais le fait « à l’insu de son plein gré ».  « Mais finalement, objecte Herrigel, je bande l’arc et tire en vue d’atteindre le but. La tension est donc un moyen en vue d’une fin, et je ne puis perdre de vue ce rapport. L’enfant l’ignore encore mais moi je ne puis en faire abstraction » – « l’art véritable, dit le maître, est sans but, sans intention. Plus obstinément vous persévérerez à vouloir apprendre à lâcher la flèche en vue d’atteindre sûrement un objectif, moins vous y réussirez, plus le but s’éloignera de vous». On ne pourrait mieux résumer les propos de Bateson sur le but conscient…

Un épisode amusant est celui ou l’élève en vient à « tricher », en simulant un coup parfait…. L’inlassable poursuite du coup parfait fait passer Herrigel par toutes sortes d’états psychologiques. Un moment, il en vient à s’obséder sur l’instant fatidique du départ du coup. « J’en vins à la conclusion – dit Herrigel – que le point faible en moi ne pouvait être de ne pas m’être dépouillé d’intention et d’égoïsme, comme le soupçonnait le maître, mais bien le fait matériel que les doigts de la main droite enserraient trop étroitement le pouce ( …) Bientôt, je trouvai à cette question une solution à la fois simple et claire ; lorsque, après avoir bandé l’arc, j’allongeais avec précaution et bien progressivement les doigts repliés sur le pouce, le moment venait enfin où ce dernier, libéré, se trouvait emporté hors de sa position, ce qui permettait au coup de jaillir comme l’éclair, tombant visiblement “comme la masse de neige tombe de la feuille de bambou” ».

Herrigel profite alors d’une période de vacance pour peaufiner, en solitaire, cette nouvelle technique puis, persuadé d’avoir franchi un cap décisif, reprend l’enseignement sous la houlette du maître. Ce dernier remarque le changement dès le premier tir. Apparemment surpris, il prie Herrigel de recommencer : « encore une fois je vous prie ». Herrigel tire une seconde fois, et ce coup lui paraît surpasser le premier. Le maître s’avance alors vers lui et, sans mot dire, lui enlève l’arc des mains et s’assied sur un coussin, lui tournant le dos. Ce qui était la manière rituelle d’exprimer sa profonde désapprobation… et d’exclure l’élève de son enseignement !

Mais Herrigel, bouleversé, arguant de sa bonne foi, parviendra à l’infléchir et à réintégrer l’enseignement, contre la promesse de ne plus jamais commettre d’infraction à la « Grande Doctrine ». Il recommence alors interminablement les mêmes gestes, sans marquer le moindre progrès, cédant parfois au découragement puis sombrant dans une sorte d’indifférence devant tout ce à quoi il se consacrait maintenant depuis des années ; et, un jour, alors qu’il vient de tirer une fois de plus, le maître s’incline et déclare : « quelque chose vient de tirer » ! Lorsque Herrigel réalise ce qui vient de se passer, il laisse exploser sa joie… et le maître s’empresse de tempérer son enthousiasme. « Ce n’est pas devant vous que je me suis incliné » lui dit-il « car dans ce coup vous n’êtes pour rien. Cette fois, vous vous teniez complètement oublieux de vous-même, sans aucune intention dans la tension maxima, alors, comme un fruit mûr, le coup s’est détaché de vous. Et maintenant, continuez… »

Voilà donc comment Herrigel put atteindre le but : il lui avait fallu se dépouiller de la volonté consciente de l’atteindre.

Ou comment atteindre le but, …en l’abandonnant.

[1] Eugène Herrigel : Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc, editions Dervy, 1998