Le concept de « tentative de solution » est au centre de l’approche systémique. Et il est particulièrement fascinant : l’idée que c’est précisément ce que l’on fait pour régler le problème qui l’engendre et l’aggrave me paraît toucher à une sorte de fatalité qui pèse sur l’espèce humaine, toujours prompte à faire elle-même son malheur. J’ai en effet depuis longtemps cette croyance que ce que nous appelons « le progrès » est un chemin jalonné de catastrophes qui nous fait courir comme des lemmings vers le gouffre final.

Ainsi, la découverte du mécanisme par lequel nous engendrons d’innombrables problèmes ouvre des perspectives vertigineuses ; car en inversant le processus, nous tenons là une méthode de résolution de problèmes susceptible de rencontrer d’innombrables champs d’application. Et puis cette idée a un corollaire : si l’on ne fait rien, il n’y a pas de problème ! Et cette idée s’accorde fort bien à mes côtés contemplatifs, que des esprits grincheux confondent avec de la paresse… Je plaisante, bien entendu ! Plus sérieusement, je trouve dans cette prémisse un lien avec les philosophies orientales, en particulier avec le bouddhisme zen.

C’est ma longue pratique de la thérapie et la lecture assidue de Bateson qui a forgé une conviction : ce concept de tentative de solution est en lien avec le concept de « but conscient » de Bateson.

Que signifie au juste ce concept de « but conscient » ? Et pourquoi Bateson se méfiait il de ses effets ?
L’idée générale est que la conscience sélectionne l’information selon son but. Nous avons tendance à nous assigner des objectifs, à nous fixer des buts : entreprendre des études ou développer une entreprise, séduire telle personne, acheter telle voiture, acheter une maison, mener à bien telle recherche scientifique, faire triompher telle opinion politique etc. Et Pour atteindre nos buts, nous faisons des plans : Si A, alors B, si B alors C, et si C alors j’atteins D, ce qui est mon but. Nous sélectionnons dans notre environnement les éléments qui vont nous rapprocher du but.

Bateson prend l’exemple de la médecine. Dans un premier temps, nous constatons un problème : une épidémie de peste, le cancer, le sida… Le monde médical se focalise alors sur ce problème, les recherches, les crédits sont alors dirigés vers cet objectif, et, incontestablement, cela donne des résultats : même si tout n’est pas résolu, nous avons enrayé les épidémies de peste, la lutte contre le cancer progresse, nous avons isolé le virus du sida et inventé les trithérapies. Un des effets de ce procédé est que les médecins se spécialisent de plus en plus : nous avons des spécialistes du cancer du côlon, des spécialistes de la thyroïde, des spécialistes de l’articulation du genou…Et un des effets pervers de cette spécialisation est que plus personne ou presque ne s’intéresse au fonctionnement global, systémique, du corps humain, aux relations, aux interdépendances entre les organes, aux équilibres mettant en jeu les différents sous-systèmes qui nous constituent. Sans même parler du fait qu’il est possible que les progrès de la médecine engendrent des problèmes à un niveau supérieur, comme celui de l’accroissement de la population mondiale par exemple.

Il semble que ce fonctionnement soit aussi ancien que l’humanité. Ainsi, pour illustrer cette idée, Bateson revisite un des mythes fondateurs de notre civilisation : il nous parle de deux singes qui vivaient dans un environnement très agréable, dans une nature vierge mettant à portée de leurs mains velues tout ce dont ils avaient besoin. Mais les deux singes, au lieu de se contenter de ça, se mirent à convoiter une pomme qui était hors de leur portée, trop haut dans l’arbre. Alors le singe mâle eut une idée : il ramassa une caisse et grimpa dessus. Trop court. Alors, poursuivant son idée, il prit une deuxième caisse, l’empila sur la première, monta dessus et atteignit son but. Et les deux singes croquèrent la pomme.
Ce singe, un certain Adam, venait d’inventer le principe du but conscient : il s’était fixé un objectif, un but conscient : atteindre la pomme. Pour ce faire, il a échafaudé un plan : si A alors B, et si B, alors C ;
Le premier résultat de cette démarche est que ça a marché : Adam attrapa la pomme et les deux singes la croquèrent ensemble. Le second résultat fut moins heureux, car ils venaient de perdre le paradis. Et peut-être l’ont-ils perdu parce qu’ils venaient d’inventer un mode de pensée fonctionnant sur le principe de la causalité linéaire. Si A (au temps 1), alors B (au temps 2), alors j’atteins mon but conscient en C. Bref, Adam et Eve se mirent à faire des plans. Le but conscient implique une pensée en termes de causalité linéaire : si A (au temps 1), alors B (au temps 2), alors j’atteins mon but conscient en C (au temps 3).

Ensuite, ces singes et leurs descendants, dont nous sommes, se mirent alors à se spécialiser dans ce genre d’opérations les complexifiant à mesure que leur intelligence se développait… Par exemple, ils se mirent à cultiver leur jardin. Leur but était de favoriser certaines herbes dont ils étaient friands. A partir de ce moment, il y eut de bonnes et de mauvaises herbes, contre lesquelles il convenait de lutter. Et il y eut des bêtes nuisibles, celles qui mangeaient les plantes qu’ils s’efforçaient de faire pousser. Alors ils se mirent à prendre ce que Bateson appelle des mesures ad hoc : tuer les sangliers qui dévastaient les champs, lutter contre les oiseaux qui mangeaient les semences, détruire les chenilles et les limaces, etc. Pour lutter contre les insectes, ils inventèrent le DDT. Au départ cela paru une bonne idée, au point que celui qui mit au point ce produit reçu le prix Nobel. Et cela semblait bien fonctionner : ils obtenaient des légumes toujours plus beaux, des fruits de plus en plus parfaits. Mais un jour, on a constaté qu’on retrouvait du DDT dans le lait maternel, et donc que nos femmes donnaient à nos enfants le poison que nous destinions aux bêtes nuisibles. Dans le même temps les insectes s’étaient immunisés tandis que la chaîne alimentaire qui allait des insectes à l’homme avait été entièrement perturbée : on retrouvait du DDT jusque dans le corps des pingouins de l’Antarctique. Bref, le DDT, qui apparaissait au départ comme une solution, était devenu le problème.

C’est un processus que les professionnels de la thérapie brève ont tout le loisir d’observer dans leur cabinet. Nous y reviendrons. Il est clair que c’est ici que se situe le lien entre le « but conscient » de Bateson et le concept de « tentative de solution, qui sert de guide à toute intervention du thérapeute. Car on voit les effets pervers du but conscient, que je vous invite à découvrir dans l’article suivant : « des effets pervers du but conscient ».