Voyons le lien existant entre le concept de but conscient selon Bateson et celui de tentative de solution en approche systémique. On voit que pour Bateson, ce concept de but conscient a pour effet d’amener les hommes à interagir avec leur environnement sans prendre en compte les processus récursifs. Ce processus joue donc aussi dans nos relations interpersonnelles.

Après tout, comme je le disais plus haut, la vie est une suite de décisions plus ou moins conscientes. Nous pouvons concevoir consciemment des buts pour nous-mêmes, faire des projets de vie plus moins ou moins élaborés, des plans de carrière, des projets personnels, etc. Même une activité aussi inoffensive que la pêche à la ligne implique d’organiser une suite d’actes en fonction d’un objectif qui est d’attraper le poisson. Ces plans nous concernent non seulement nous-mêmes mais impliquent également d’autres êtres vivants, qui peuvent être des personnes : nos conjoints, nos enfants, nos amis, nos collègues, etc. Le risque ici est le même : penser en termes de buts, d’objectifs, c’est penser linéairement.

Et si nous intervenons dans des relations nécessairement systémiques, circulaires, sur base d’une logique linéaire, nous risquons de négliger des processus récursifs qui se feront de toute manière sentir tôt ou tard.

Autrement dit, si, tout à la poursuite de nos buts et objectifs, nous ne prenons pas en compte les feedbacks des personnes qui constituent avec nous les systèmes dont nous sommes membres, le risque est alors grand de voir apparaître des problèmes et de générer beaucoup de souffrance pour nous et notre entourage. Autrement dit encore, un objectif élaboré à partir de notre esprit réflexif induit des comportements peu respectueux de la nature processive de nos relations interpersonnelles ; de ce point de vue il parait sage de conformer les productions de notre conscience réflexives au cours du monde, tandis que tenter de forcer le cours des choses pour faire en sorte qu’elles correspondent au plan apparaît comme une démarche problématique. Si nous voulons à toute force obtenir tel résultat, réaliser telle situation, nous serons tentés d’écarter ce qui se met en travers de notre route, nous coupant du même coup des régulations naturelles entre nous et notre environnement. Nous entrons alors dans la lutte, volontaire et consciente, dans l’intention de réaliser l’objectif convoité, la situation prédéfinie. Nous pouvons ainsi lutter contre des membres de notre entourage si leurs comportements sont perçus comme susceptibles de donner à la relation une orientation différente de celle que nous voulons : un conjoint peut tenter de limiter ou de contrôler le comportement de l’autre, des parents peuvent tenter d’imposer des comportements à leurs enfants, etc. Nous pouvons même lutter contre nous-mêmes, si notre propre comportement ne nous paraît pas en adéquation avec notre but conscient : ainsi, nous pouvons nous efforcer de ne pas être stressé, de nous endormir, de ne pas être en colère, de ne pas avoir peur… sans voir qu’ainsi nous nous enfermons dans un dualisme sans issue. Car nous pourrions nous demander dans ce cas de figure quelle est cette part de moi-même qui dit à l’autre de ne pas éprouver de peur ou de colère, et quelle est cette autre part de moi qui est censée se conformer à cet « excellent conseil » … Toujours est-il que, quelle que soit la méthode, lorsque des difficultés surgissent dans la poursuite de nos buts conscients, nous avons recours à des tentatives de solution pour les éliminer.