Le fait de penser en termes de buts conscients, donc en termes de causalité linéaire, nous a poussé à négliger la nature systémique de notre environnement. Les phénomènes naturels obéissent à une logique de causalité circulaire : après un temps plus ou moins long, l’effet peut réagir sur la cause. La logique du but conscient ne prend pas en compte la causalité circulaire des phénomènes naturels, elle ne tient pas compte des processus récursifs, les feedbacks de l’environnement.

Nous constatons à nouveau les inconvénients du but conscient : les informations sans rapport apparent avec le but ne sont tout simplement pas prises en considération par la conscience. Il en résulte un rétrécissement de notre champ perceptuel – une focalisation sur l’objectif – qui met en péril le fonctionnement de la personne, du groupe, de la société ou de l’humanité dans son ensemble, selon le niveau logique auquel on se situe. Car si notre logique occidentale nous pousse à modifier notre environnement pour réaliser nos objectifs, en négligeant les informations qui ne nous paraissent ni utiles ni utilisables, notre environnement n’en a cure : il continue à nous bombarder d’informations tous azimuts, et surtout, il réagit à notre action. Et c’est là que le piège se referme sur nous : car si nous avons longtemps négligés les processus récursifs – et continuons largement à le faire – ceux-ci n’en existent pas moins, et nous avons tendance à ne pas les prendre en considération, à ne les apercevoir que lorsque les dégâts sont faits. Pour paraphraser un slogan célèbre : « si tu ne t’occupes pas des processus des processus récursifs, les processus récursifs s’occupent de toi ».

Le problème actuel est que de but conscient en but conscient, nous avons progressivement modifié notre environnement, et qu’au stade actuel nous mettons une technologie extrêmement puissante au service de ce processus, en démultipliant les effets. Nous avons ainsi multiplié les moyens d’engendrer des catastrophes écologiques. Très schématiquement, le procédé fonctionne comme suit : But conscient : améliorer nos conditions de vie è développer la mobilité individuelle è développement du parc automobile, du réseau routier, etc. è consommation massive d’énergie (pétrole) è émissions massives de CO2 è effet de serre è bouleversements climatiques è dégradation des conditions de vie de l’homme.

J’ai pris un exemple qui prête peu à polémique, mais j’aurais pu vous tenir le même raisonnement à propos de la lutte contre la drogue, ou de la guerre en Irak et de la lutte contre le terrorisme…

La question du temps de réaction

Si nous avons longtemps persisté, et continuons d’ailleurs à le faire, dans un type d’actions qui néglige les processus récursifs, c’est peut-être aussi parce que certains systèmes ont des temps de réaction particulièrement long : l’information doit remonter des chaînes de détermination causale parfois longues et complexes avant d’avoir bouclé la boucle. L’effet en retour ne se faisant sentir que tardivement, nous avons pu croire pendant longtemps que nous pouvions modifier notre environnement pour un mieux-être – le progrès – sans devoir en payer le prix ; Il se trouve simplement que la si la nature tarde parfois à nous présenter la facture, il n’en demeure pas moins que tout est noté, et que la surprise est généralement de taille. Il peut arriver aussi que nous ne fassions jamais le lien entre notre but conscient et les effets qu’il engendre : nous pouvons élever nos enfants à la baguette, nous féliciter de leur obéissance, et nous étonner plus tard de les voir vivre dans la peur, incapable de prendre de prendre des initiatives et des responsabilités, sans pour autant faire le lien avec nos méthodes éducatives.

Néanmoins, devant l’énormité des problèmes engendrés, nous commençons à réaliser l’interdépendance des phénomènes naturels.

Le paradoxe du but conscient : pour atteindre le but, il faut l’abandonner !

On le voit, tout cela débouche sur un paradoxe, auquel il semble bien que nos vies entières soient suspendues : ce paradoxe, nous dit Bateson, je le cite : « est un paradoxe éthique et philosophique selon lequel, pour atteindre le but, il faut l’abandonner. Ceci rappellera certains des aphorismes fondamentaux (…) du taoïsme et du christianisme. Ce qui surprenant c’est de les entendre formuler par les hommes de science eux-mêmes (…) »[1]

Le raisonnement de Bateson le mène dans ce qui ressemble fort à une impasse : en effet, si le fait de concevoir nos actions en termes de buts conscients nous pousse à négliger les régulations processives, il n’en demeure pas moins que la vie est une suite de décisions, décisions généralement liées à un objectif, donc comportant une nécessité de planification… La chose est d’autant plus dramatique que, comme le dit Bateson, « les problèmes humains sont toujours structurés en termes de but, de moyen et de fin »[2] .

Autrement dit, comprendre les effets pervers du but conscient ne nous dit pas pour autant comment agir…

Dès lors pour Bateson la question devient : comment concevoir une action orientée vers un but qui soit respectueuse de la nature processive du monde ? Autrement dit : Comment pouvons-nous concevoir une action qui soit respectueuse des régulations systémiques de notre environnement, et des relations que nous entretenons avec lui ?

Bien vaste question bien entendu… Même s’il suggère des pistes de réflexions, devant l’absence d’une réponse vraiment satisfaisante, Bateson a toujours opté pour une attitude résolument non interventionniste.

Par exemple, il refuse un poste de professeur de sciences appliquées à l’université d’Edimbourg, motivant ainsi sa réponse : « Je n’arrive pas à trouver une seule application des sciences, depuis l’invention du fromage, qui ne se soit révélée destructrice – que ce soit pour l’écologie humaine ou pour l’écologie plus vaste dans laquelle vivent les hommes. Je ne pense pas que ce soit cela que la194 faculté d’Edimbourg souhaite que j’enseigne. Je pense en outre que, même si je l’enseignais, peu nombreux sont les étudiants qui souhaiteraient l’apprendre en outre que, même si je l’enseignais, peu nombreux sont les étudiants qui souhaiteraient l’apprendre »[3].

C’est sans doute aussi cette profonde méfiance à l’égard de toute application des théories scientifiques – fût-ce les siennes propres – qui le conduisit à se séparer des membres de son projet de recherche sur « l’étude des paradoxes de l’abstraction dans la communication humaine et animale ». On se souvient que cette recherche déboucha sur la théorie de la double contrainte, dont la publication eut un énorme retentissement. Face à ce changement de contexte, les positions devenaient trop divergentes : celle de Bateson, « on ne touche à rien » devenait difficilement tenable pour les thérapeutes, qui estimaient tenir là une découverte utile pour soulager les personnes en souffrance.

Et, avec le recul, on peut le déplorer. Certes, l’attitude de Bateson est tout à son honneur : en homme intègre, il agissait en cohérence avec ses convictions profondes.

Mais je ne peux m’empêcher de me dire qu’il est peut-être passé à côté d’une manière extrêmement intéressante de se positionner par rapport à cette problématique du but conscient ; car il me paraît que le modèle « thérapie brève » propose non pas une issue au paradoxe – le propre d’un paradoxe étant de n’en offrir aucune – mais une manière intéressante de le neutraliser. En fait, la « solution » vient du concept de tentatives de solution, ou plus précisément, de la mise en œuvre par le thérapeute d’un thème thérapeutique qui bloque le recours aux tentatives de solution inefficaces du patient.

Comme on va le voir, ce concept de tentative de solution (ou plus précisément de thème des tentatives de solution) peut être considéré comme équivalent à celui de but conscient. Et le rôle du thérapeute consiste précisément à bloquer les tentatives de solution, ce qui revient à interdire le but conscient du patient. Ce faisant, le thérapeute permet au patient de reprendre une régulation processive de ses interactions avec son environnement. On peut donc concevoir le « lâcher prise » comme le renoncement à nos buts conscients.

Dans cette perspective, l’arrêt des tentatives de solution n’est autre que l’arrêt d’un processus qui empêche un changement « naturel », c’est à dire un changement involontaire… On entrevoit que les implications de ceci sont innombrables, que ce soit sur un plan philosophique ou tout à fait pragmatique.

Une autre issue au paradoxe du but conscient est suggérée par Bateson lui-même, encore qu’il ne le fasse qu’indirectement, en développant sa théorie de l’apprentissage. Il s’agit d’une voie que je qualifierais de « spirituelle ».

Ces deux « issues » au paradoxe méritent d’être quelque peu développé.

Je vous renvoie aux articles  suivants et vous remercie de votre lecture

 

[1] Bateson, Vers une écologie de l’esprit, Seuil T1,

[2] Bateson, Vers une écologie de l’esprit, Seuil T1, Seuil,

[3] Cité in Lipset (1980)